09 février 2006

Ex---trait 4

Il y aura toujours deux politiques : celle des politiques, et celle des citoyens. Ce n'est pas à des Normands qu'il est nécessaire d'expliquer longuement ces choses-là. Ce sont de fortes têtes ; ce sont des têtes pensantes ; ils ont plus pensé que chanté. Mais les paysans ont tous cette vieille prudence, plus ou moins. Plus on les interrogera, plus on les laissera parler, mieux on entendra ce refrain nouveau : il n'y a point de bons maîtres.

On demandait aux poulets à quelle sauce ils voulaient être mangés : « Mais nous ne voulons point être mangés. » On demande au peuple : « Par qui veux-tu être gouverné? » Mais nous ne voulons point être gouvernés. Le peuple est roi ; pourquoi abdiquerait-il ?

Tous les politiques sont sujets à se tromper là-dessus. Il suffit, croient-ils, que les pouvoirs soient donnés par le peuple ; après cela tout pouvoir est juste. Ainsi, par exemple, si l'on applique la Représentation Proportionnelle, tout sera compté, honnêtement compté. Le pouvoir ira au parti qui est réellement le plus fort ; et ce pouvoir sera juste.

Oui, mais pesons cette justice. Pour qui est-elle justice ? Pour les partis. Pour ceux qui veulent gouverner. C'est une règle juste, j'en conviens, pour savoir qui gouvernera, pour savoir qui fera les destins de la France, pour savoir qui réalisera son utopie, enflera son orgueil, et placera ses neveux. Autrefois les prétendante se battaient ; maintenant ils comptent leurs soldats; cela suffit, car, si l'on se battait, on peut parier pour l'armée la plus nombreuse, toutes autres choses d'ailleurs étant à peu près égales puisqu'il y a des poltrons partout et des braves partout. Ainsi, au lieu de se battre, on jouera honnêtement, on comptera honnêtement les armées, et le vainqueur aura la République. Voilà bien une espèce de justice ; entre les prétendants, oui ; entre les pouvoirs et le peuple, non.

Les socialistes sont pour la Proportionnelle. Qu'est-ce que cela signifie ? Qu'ils comptent leur armée, et que le jour où elle sera plus forte que toutes les autres, il sera juste, alors, que les socialistes prennent la République, et qu'ils la gouvernent selon leurs principes ? Mais non, ce ne sera pas juste. Non et non. Justice des partis, autre forme de la guerre des partis.

J'explique ici une idée d'avenir, une idée qui changera tout. On a donné la République au peuple, mais il la refera. Examinez, retournez de toutes façons cette idée des doctrinaires, que le parti le plus nombreux exerce, par le nombre seul, un pouvoir légitime, vous verrez que cela n'est pas vrai, que cela n'est pas juste, et que l'égalité des droits est la formule suffisante du droit ; suffisante, mais nécessaire aussi. Aucun parti n'est donc roi ; c'est le peuple qui est roi. Qu'un parti soit porté au pouvoir par le nombre, ce n'est pas ce qui est essentiel ; ce qui est essentiel c'est qu'il soit surveillé à tout instant, et déposé sans façon dès qu'il oublie ce qu'il doit au peuple. Or, pour que cela soit idéalisé, il faut que le bon sens soit l'arbitre, et que l'on ait tué tout à fait cette idolâtrie des partis, qui les attache à leurs chefs comme par un serment. L'individu toujours libre et toujours juge, voilà la condition de la République réelle. Cette République on ne l'a jamais offerte sincèrement au peuple ; mais je vois qu'il l'a prise, et qu'il la gardera, et qu'il la fortifiera, malgré les Proportionnalistes.


Alain, Eléments d'une doctrine radicale, Propos 110, 1925
]]>