Ex---trait 2
[A propos du "problème des banlieues" et de l'insécurité]
" On peut ainsi comprendre le caractère paradigme du "problème des banlieues" par rapport à la thématique actuelle de l'insécurité. Les "quartiers sensibles" cumulent les principaux facteurs d'insécurisation : forts taux de chômage, d'emplois précaires et d'activités marginales, habitat dégradé, urbanisme sans âme, promiscuité entre groupes d'origine ethnique différente, présence permanente de jeunes désoeuvrés qui paraissent exhiber leur inutilité sociale, visibilité de pratiques délinquantes liées au trafic de drogues et aux recels, fréquence des "incivilités", des moments de tension et d'agitation et des conflits avec les "forces de l'ordre", etc. L'insécurité sociale et l'insécurité civile se recoupent ici et s'entretiennent l'un l'autre. Mais sur la base de ces constats qui n'ont rien d'idyllique, la diabolisation de la question des banlieues, et particulièrement la stigmatisation des jeunes de banlieues à laquelle on assiste aujourd'hui, relève d'un processus de déplacement de la conflictualité sociale qui pourrait bien représenter une donnée permanente de la problématique de l'insécurité. La mise en scène de la situation des banlieues comme abcès de fixation de l'insécurité à laquelle collaborent le pouvoir politique, les médias, et une large part de l'opinion, c'est en quelque sorte le retour des classes dangereuses, c'est-à-dire la cristallisation sur des groupes particuliers, situés aux marges, de tout ce que la société porte de menaces. [...]
Le drame de ces situations, c'est que les condamnations morales peuvent toujours être au moins partiellement vérifiées par des faits : vivre dans ces conditions ne prédispose pas à l'angélisme et l'insécurité, non seulement sociale mais aussi civile, est effectivement plus élevée en banlieues qu'ailleurs. Néanmoins, le raccourci est saisissant. Faire de quelques dizaines de milliers de jeunes souvent plus paumés que méchants le noyau de la question sociale devenue la question de l'insécurité qui menaceraient les fondements de l'ordre républicain, c'est opérer une condensation extraordinaire de la problématique globale de l'insécurité. Il est vrai que ces stratégies présentent certains avantages. Elles évitent de devoir prendre en compte l'ensemble des facteurs qui sont à l'origine du sentiment d'insécurité et qui relève au moins autant de l'insécurité sociale que de la délinquance. Elles permettent aussi de mobiliser une batterie de moyens qui, s'ils de sont pas toujours efficaces, sont du moins disponibles avec leur mode d'emploi. La répression des délits, la punition des coupables, la poursuite de la "tolérance zéro", quitte à devoir augmenter le nombre des juges et des policiers, sont certes des courts-circuits simplificateurs par rapport à la complexité de l'ensemble des problèmes que pose l'insécurité. Mais ces stratégies, surtout si elles sont bien mises en scène et poursuivies avec détermination, ont au moins le mérite de montrer que l'on fait quelque chose (on n'est pas laxiste) sans avoir à prendre en charge des questions autrement plus délicates, telles que par exemple le chômage, les inégalités sociales, le racisme, quii sont aussi à l'origine du sentiment d'insécurité. Ce peut être politiquement payant à cours terme, mais on peut douter qu'il s'agisse d'une réponse suffisante à la question "qu'est-ce qu'être protégé ?".
Au-delà même de la question des banlieues et des problèmes de la délinquance, on assite bien à un glissement de l'Etat social vers un Etat sécuritaire qui prône et met en oeuvre le retour à la loi et à l'ordre, comme si la puissance publique se mobilisait essentiellement autour de l'exercice de l'autorité. La question de l'insécurité civile pose des problèmes fondamentaux, et il est du devoir de l'Etat de les affronter. (Il est autant plus légitime de combattre cette insécurité que ceux qui la subissent sont le plus souvent les habitants de ces quartiers qui vivent également dans l'insécurité sociale.) "
Robert Castel, L'insécurité sociale, 2003
" On peut ainsi comprendre le caractère paradigme du "problème des banlieues" par rapport à la thématique actuelle de l'insécurité. Les "quartiers sensibles" cumulent les principaux facteurs d'insécurisation : forts taux de chômage, d'emplois précaires et d'activités marginales, habitat dégradé, urbanisme sans âme, promiscuité entre groupes d'origine ethnique différente, présence permanente de jeunes désoeuvrés qui paraissent exhiber leur inutilité sociale, visibilité de pratiques délinquantes liées au trafic de drogues et aux recels, fréquence des "incivilités", des moments de tension et d'agitation et des conflits avec les "forces de l'ordre", etc. L'insécurité sociale et l'insécurité civile se recoupent ici et s'entretiennent l'un l'autre. Mais sur la base de ces constats qui n'ont rien d'idyllique, la diabolisation de la question des banlieues, et particulièrement la stigmatisation des jeunes de banlieues à laquelle on assiste aujourd'hui, relève d'un processus de déplacement de la conflictualité sociale qui pourrait bien représenter une donnée permanente de la problématique de l'insécurité. La mise en scène de la situation des banlieues comme abcès de fixation de l'insécurité à laquelle collaborent le pouvoir politique, les médias, et une large part de l'opinion, c'est en quelque sorte le retour des classes dangereuses, c'est-à-dire la cristallisation sur des groupes particuliers, situés aux marges, de tout ce que la société porte de menaces. [...]
Le drame de ces situations, c'est que les condamnations morales peuvent toujours être au moins partiellement vérifiées par des faits : vivre dans ces conditions ne prédispose pas à l'angélisme et l'insécurité, non seulement sociale mais aussi civile, est effectivement plus élevée en banlieues qu'ailleurs. Néanmoins, le raccourci est saisissant. Faire de quelques dizaines de milliers de jeunes souvent plus paumés que méchants le noyau de la question sociale devenue la question de l'insécurité qui menaceraient les fondements de l'ordre républicain, c'est opérer une condensation extraordinaire de la problématique globale de l'insécurité. Il est vrai que ces stratégies présentent certains avantages. Elles évitent de devoir prendre en compte l'ensemble des facteurs qui sont à l'origine du sentiment d'insécurité et qui relève au moins autant de l'insécurité sociale que de la délinquance. Elles permettent aussi de mobiliser une batterie de moyens qui, s'ils de sont pas toujours efficaces, sont du moins disponibles avec leur mode d'emploi. La répression des délits, la punition des coupables, la poursuite de la "tolérance zéro", quitte à devoir augmenter le nombre des juges et des policiers, sont certes des courts-circuits simplificateurs par rapport à la complexité de l'ensemble des problèmes que pose l'insécurité. Mais ces stratégies, surtout si elles sont bien mises en scène et poursuivies avec détermination, ont au moins le mérite de montrer que l'on fait quelque chose (on n'est pas laxiste) sans avoir à prendre en charge des questions autrement plus délicates, telles que par exemple le chômage, les inégalités sociales, le racisme, quii sont aussi à l'origine du sentiment d'insécurité. Ce peut être politiquement payant à cours terme, mais on peut douter qu'il s'agisse d'une réponse suffisante à la question "qu'est-ce qu'être protégé ?".
Au-delà même de la question des banlieues et des problèmes de la délinquance, on assite bien à un glissement de l'Etat social vers un Etat sécuritaire qui prône et met en oeuvre le retour à la loi et à l'ordre, comme si la puissance publique se mobilisait essentiellement autour de l'exercice de l'autorité. La question de l'insécurité civile pose des problèmes fondamentaux, et il est du devoir de l'Etat de les affronter. (Il est autant plus légitime de combattre cette insécurité que ceux qui la subissent sont le plus souvent les habitants de ces quartiers qui vivent également dans l'insécurité sociale.) "
Robert Castel, L'insécurité sociale, 2003
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