24 février 2006

Ex!!!trait 6

" N'attendez pas le jugement dernier. Il a lieu tous les jours. "

Albert Camus

13 février 2006

Ex!!!trait 5

" If you understood what I said, I must have misspoken. "

(Si vous m'avez compris, c'est que je me suis mal exprimé.)

Alan Greenspan, ancien Président de la FED

11 février 2006

Ex!!!trait 4

" If I have seen further, it is by standing on the shoulders of giants. "

Bien que plus ancienne, cette expression est attribuée à Isaac Newton (lettre à Robert Hooke, 1676)

Ex---trait 6

" In capitalist reality as distinguished from its textbook picture, it is not that kind of competition which counts (competition that is, within a rigid pattern of invariant conditions of production) but the competition from the new comodity, the new technology, the new source of supply, the new type of organisation… competition which strikes not at the margins of the profits, and the outputs of existing firms, but at their very lives. This kind of competition is as much more effective than the other as a bombardment is in comparison with forcing a door. "

Joseph Alois Schumpeter, Capitalism, Socialism, and Democracy, 1942.

S. J.

" Stay hungry, stay foolish "

10 février 2006

Ex---trait 5

“Political Economy you think is an enquiry into the nature and causes of wealth — I think it should be called an enquiry into the laws which determine the division of the produce of industry amongst the classes who concur in its formation. No law can be laid down respecting quantity, but a tolerably correct one can be laid down respecting proportions. Every day I am more satisfied that the former enquiry is vain and delusive, and the latter only the true objects of the science.”

David Ricardo, Letter to Malthus, 1820

Gauche-droite-gauche- etc...

« – Puisqu'il y a mévente, donc surabondance de marchandises, il faut immédiatement augmenter les salaires pour résorber les stocks invendables et réamorcer la pompe. Sinon, on ne sortira pas de la crise.
- Malheureux, vous vous égarez ! La crise, c'est avant tout la réduction des investissements (et de l'emploi) par suite de la chute des profits. Si vous augmentez les salaires en ce moment précis du cycle, vous allez réduire davantage encore les profits, donc les investissements, donc l'emploi. Il faut au contraire réduire les salaires dans l'immédiat. De ce fait, les chefs d'entreprise verront leurs profits augmenter, procéderont à de nouveaux investissements, embaucheront du nouveau personnel, ce qui relancera la conjoncture [...]
– A-t-on jamais vu des patrons investir pour produire encore plus de marchandises invendables ? En réduisant les salaires, vous aggravez la crise au lieu de la surmonter, etc. »

Ernest Mandel, La Crise 1974-1982, 1982

09 février 2006

Ex---trait 4

Il y aura toujours deux politiques : celle des politiques, et celle des citoyens. Ce n'est pas à des Normands qu'il est nécessaire d'expliquer longuement ces choses-là. Ce sont de fortes têtes ; ce sont des têtes pensantes ; ils ont plus pensé que chanté. Mais les paysans ont tous cette vieille prudence, plus ou moins. Plus on les interrogera, plus on les laissera parler, mieux on entendra ce refrain nouveau : il n'y a point de bons maîtres.

On demandait aux poulets à quelle sauce ils voulaient être mangés : « Mais nous ne voulons point être mangés. » On demande au peuple : « Par qui veux-tu être gouverné? » Mais nous ne voulons point être gouvernés. Le peuple est roi ; pourquoi abdiquerait-il ?

Tous les politiques sont sujets à se tromper là-dessus. Il suffit, croient-ils, que les pouvoirs soient donnés par le peuple ; après cela tout pouvoir est juste. Ainsi, par exemple, si l'on applique la Représentation Proportionnelle, tout sera compté, honnêtement compté. Le pouvoir ira au parti qui est réellement le plus fort ; et ce pouvoir sera juste.

Oui, mais pesons cette justice. Pour qui est-elle justice ? Pour les partis. Pour ceux qui veulent gouverner. C'est une règle juste, j'en conviens, pour savoir qui gouvernera, pour savoir qui fera les destins de la France, pour savoir qui réalisera son utopie, enflera son orgueil, et placera ses neveux. Autrefois les prétendante se battaient ; maintenant ils comptent leurs soldats; cela suffit, car, si l'on se battait, on peut parier pour l'armée la plus nombreuse, toutes autres choses d'ailleurs étant à peu près égales puisqu'il y a des poltrons partout et des braves partout. Ainsi, au lieu de se battre, on jouera honnêtement, on comptera honnêtement les armées, et le vainqueur aura la République. Voilà bien une espèce de justice ; entre les prétendants, oui ; entre les pouvoirs et le peuple, non.

Les socialistes sont pour la Proportionnelle. Qu'est-ce que cela signifie ? Qu'ils comptent leur armée, et que le jour où elle sera plus forte que toutes les autres, il sera juste, alors, que les socialistes prennent la République, et qu'ils la gouvernent selon leurs principes ? Mais non, ce ne sera pas juste. Non et non. Justice des partis, autre forme de la guerre des partis.

J'explique ici une idée d'avenir, une idée qui changera tout. On a donné la République au peuple, mais il la refera. Examinez, retournez de toutes façons cette idée des doctrinaires, que le parti le plus nombreux exerce, par le nombre seul, un pouvoir légitime, vous verrez que cela n'est pas vrai, que cela n'est pas juste, et que l'égalité des droits est la formule suffisante du droit ; suffisante, mais nécessaire aussi. Aucun parti n'est donc roi ; c'est le peuple qui est roi. Qu'un parti soit porté au pouvoir par le nombre, ce n'est pas ce qui est essentiel ; ce qui est essentiel c'est qu'il soit surveillé à tout instant, et déposé sans façon dès qu'il oublie ce qu'il doit au peuple. Or, pour que cela soit idéalisé, il faut que le bon sens soit l'arbitre, et que l'on ait tué tout à fait cette idolâtrie des partis, qui les attache à leurs chefs comme par un serment. L'individu toujours libre et toujours juge, voilà la condition de la République réelle. Cette République on ne l'a jamais offerte sincèrement au peuple ; mais je vois qu'il l'a prise, et qu'il la gardera, et qu'il la fortifiera, malgré les Proportionnalistes.


Alain, Eléments d'une doctrine radicale, Propos 110, 1925

Ex!!!trait 3

Gauvain se leva.
- Comment vous nommez-vous ? demanda Cimourdain.
Gauvain répondit :
- Gauvain.
Cimourdain continua l'interrogatoire.
- Qui êtes-vous ?
- Je suis commandant en chef de la colonne expéditionnaire des Côtes-du-Nord.
- Êtes-vous parent ou allié de l'homme évadé ?
- Je suis son petit-neveu.
- Vous connaissez le décret de la Convention ?
- J'en vois l'affiche sur votre table.
- Qu'avez-vous à dire sur ce décret ?
- Que je l'ai contresigné, que j'en ai ordonné l'exécution, et que c'est moi qui ai fait faire cette affiche au bas de laquelle est mon nom.
- Faites choix d'un défenseur.
- Je me défendrai moi-même.
- Vous avez la parole.
Cimourdain était redevenu impassible. Seulement son impassibilité ressemblait moins au calme d'un homme qu'à la tranquillité d'un rocher.
Gauvain demeura un moment silencieux et comme recueilli.
Cimourdain reprit :
- Qu'avez-vous à dire pour votre défense ?
Gauvain leva lentement la tête, ne regarda personne, et répondit :
- Ceci : une chose m'a empêché d'en voir une autre ; une bonne action, vue de trop près, m'a caché cent actions criminelles ; d'un côté un vieillard, de l'autre des enfants, tout cela s'est mis entre moi et le devoir. J'ai oublié les villages incendiés, les champs ravagés, les prisonniers massacrés, les blessés achevés, les femmes fusillées, j'ai oublié la France livrée à l'Angleterre ; j'ai mis en liberté le meurtrier de la patrie. Je suis coupable. En parlant ainsi, je semble parler contre moi ; c'est une erreur. Je parle pour moi. Quand le coupable reconnaît sa faute, il sauve la seule chose qui vaille la peine d'être sauvée, l'honneur.
- Est-ce là, repartit Cimourdain, tout ce que vous avez à dire pour votre défense ?
- J'ajoute qu'étant le chef, je devais l'exemple, et qu'à votre tour, étant les juges, vous le devez.
- Quel exemple demandez-vous ?
- Ma mort.
- Vous la trouvez juste ?
- Et nécessaire.
- Asseyez-vous.
Le fourrier, commissaire-auditeur, se leva et donna lecture, premièrement, de l'arrêté qui mettait hors la loi le ci-devant marquis de Lantenac ; deuxièmement, du décret de la Convention édictant la peine capitale contre quiconque favoriserait l'évasion d'un rebelle prisonnier. Il termina par les quelques lignes imprimées au bas de l'affiche du décret, intimant défense " de porter aide et secours " au rebelle susnommé " sous peine de mort ", et signées : le commandant en chef de la colonne expéditionnaire, GAUVAIN.
Ces lectures faites, le commissaire-auditeur se rassit.
Cimourdain croisa les bras et dit :
- Accusé, soyez attentif. Public, écoutez, regardez, et taisez-vous. Vous avez devant vous la loi. Il va être procédé au vote. La sentence sera rendue à la majorité simple. Chaque juge opinera à son tour, à haute voix, en présence de l'accusé, la justice n'ayant rien à cacher.
Cimourdain continua :
- La parole est au premier juge. Parlez, capitaine Guéchamp.
Le capitaine Guéchamp ne semblait voir ni Cimourdain, ni Gauvain. Ses paupières abaissées cachaient ses yeux immobiles fixés sur l'affiche du décret et la considérant comme on considérerait un gouffre.
Il dit :
- La loi est formelle. Un juge est plus et moins qu'un homme ; il est moins qu'un homme, car il n'a pas de coeur ; il est plus qu'un homme, car il a le glaive. L'an 414 de Rome, Manlius fit mourir son fils pour le crime d'avoir vaincu sans son ordre. La discipline violée voulait une expiation. Ici, c'est la loi qui a été violée ; et la loi est plus haute encore que la discipline. Par suite d'un accès de pitié, la patrie est remise en danger. La pitié peut avoir les proportions d'un crime. Le commandant Gauvain a fait évader le rebelle Lantenac. Gauvain est coupable. Je vote la mort.
- Écrivez, greffier, dit Cimourdain.
Le greffier écrivit : " Capitaine Guéchamp : la mort. "
Gauvain éleva la voix.
- Guéchamp, dit-il, vous avez bien voté, et je vous remercie.
Cimourdain reprit :
- La parole est au deuxième juge. Parlez, sergent Radoub.
Radoub se leva, se tourna vers Gauvain et fit à l'accusé le salut militaire. Puis il s'écria :
- Si c'est ça, alors, guillotinez-moi, car j'en donne ici ma nom de Dieu de parole d'honneur la plus sacrée, je voudrais avoir fait, d'abord ce qu'a fait le vieux, et ensuite ce qu'a fait mon commandant. Quand j'ai vu cet individu de quatre-vingts ans se jeter dans le feu pour en tirer les trois mioches, j'ai dit : Bonhomme, tu es un brave homme ! et quand j'apprends que c'est mon commandant qui a sauvé ce vieux de votre bête de guillotine, mille noms de noms, je dis : Mon commandant, vous devriez être mon général, et vous êtes un vrai homme, et moi, tonnerre ! je vous donnerais la croix de Saint-Louis, s'il y avait encore des croix, s'il y avait encore des saints, et s'il y avait encore des louis ! […] Le vieux a bien fait de sauver les enfants, vous avez bien fait de sauver le vieux, et si l'on guillotine les gens parce qu'ils ont fait de bonnes actions, alors va-t'en à tous les diables, je ne sais plus du tout de quoi il est question. Il n'y a plus de raison pour qu'on s'arrête. C'est pas vrai, n'est-ce pas, tout ça ? Je me pince pour savoir si je suis éveillé. Je ne comprends pas. Il fallait donc que le vieux laisse brûler les mômes tout vifs, il fallait donc que mon commandant laisse couper le cou au vieux. Tenez, oui, guillotinez-moi. J'aime autant ça. Une supposition, les mioches seraient morts, le bataillon du Bonnet-Rouge était déshonoré. Est-ce que c'est ça qu'on voulait ? […] L'envoyer à la guillotine, mais vous me faites rire ! Tout ça, nous n'en voulons pas. J'ai écouté. On dira tout ce qu'on voudra. D'abord, pas possible.
Et Radoub se rassit. Sa blessure s'était rouverte.
Un filet de sang qui sortait du bandeau coulait le long de son cou, de l'endroit où avait été son oreille.
Cimourdain se tourna vers Radoub.
- Vous votez pour que l'accusé soit absous ?
- Je vote, dit Radoub, pour qu'on le fasse général.
- Je vous demande si vous votez pour qu'il soit acquitté.
- Je vote pour qu'on le fasse le premier de la république.
- Sergent Radoub, votez-vous pour que le commandant Gauvain soit acquitté, oui ou non ?
- Je vote pour qu'on me coupe la tête à sa place.
- Acquittement, dit Cimourdain. Écrivez, greffier.
Le greffier écrivit : " Sergent Radoub : acquittement. "
Puis le greffier dit :
- Une voix pour la mort. Une voix pour l'acquittement. Partage.
C'était à Cimourdain de voter.
Il se leva. Il ôta son chapeau et le posa sur la table.
Il n'était plus pâle ni livide. Sa face était couleur de terre.
Tous ceux qui étaient là eussent été couchés dans des suaires que le silence n'eût pas été plus profond.
Cimourdain dit d'une voix grave, lente et ferme :
- Accusé Gauvain, la cause est entendue. Au nom de la république, la cour martiale, à la majorité de deux voix contre une...
Il s'interrompit, il eut comme un temps d'arrêt ; hésitait-il devant la mort ? hésitait-il devant la vie ? toutes les poitrines étaient haletantes. Cimourdain continua :
- ... Vous condamne à la peine de mort.
Son visage exprimait la torture du triomphe sinistre. Quand Jacob dans les ténèbres se fit bénir par l'ange qu'il avait terrassé, il devait avoir ce sourire effrayant.
Ce ne fut qu'une lueur, et cela passa. Cimourdain redevint de marbre, se rassit, remit son chapeau sur sa tête, et ajouta :
- Gauvain, vous serez exécuté demain, au lever du soleil.
Gauvain se leva, salua et dit :
- Je remercie la cour.
- Emmenez le condamné, dit Cimourdain.
Cimourdain fit un signe, la porte du cachot se rouvrit, Gauvain y entra, le cachot se referma. Les deux gendarmes restèrent en faction des deux côtés de la porte, le sabre nu.
On emporta Radoub, qui venait de tomber sans connaissance.


Victor Hugo, Quatre-vingt Treize (1874), En Vendée – III. Les votes

Il faut imaginer Sisyphe heureux.

Tout au bout de ce long effort mesuré par l'espace sans ciel et le temps sans profondeur, le but est atteint. Sisyphe regarde alors la pierre dévaler en quelques instants vers ce monde inférieur d'où il faudra la remonter vers les sommets. Il redescend dans la plaine.

C'est pendant ce retour, cette pause, que Sisyphe m'intéresse. Un visage qui peine si près des pierres est déjà pierre lui même. Je vois cet homme redescendre d'un pas lourd mais égal vers le tourment dont il ne connaîtra pas la fin. Cette heure qui est comme une respiration et qui revient aussi sûrement que son malheur, cette heure est celle de la conscience. A chacun de ces instants, où il quitte les sommets et s'enfonce peu à peu vers les tanières des dieux, il est supérieur à son destin. Il est plus fort que son rocher.

Si ce mythe est tragique, c'est que son héros est conscient. Où serait en effet sa peine, si à chaque pas l'espoir de réussir le soutenait ? L'ouvrier d'aujourd'hui travaille, tous les jours de sa vie, aux mêmes tâches et ce destin n'est pas moins absurde. Mais il n'est tragique qu'aux rares moments où il devient conscient. Sisyphe, prolétaire des dieux, impuissant et révolté, connaît toute l'étendue de sa misérable condition : c'est à elle qu'il pense pendant sa descente. La clairvoyance qui devait faire son tourment consomme du même coup sa victoire. Il n'est pas de destin qui ne se surmonte par le mépris.

Si la descente ainsi se fait certains jours dans la douleur, elle peut se faire aussi dans la joie. Ce mot n'est pas de trop. J'imagine encore Sisyphe revenant vers son rocher, et la douleur était au début. Quand les images de la terre tiennent trop fort au souvenir, quand l'appel du bonheur se fait trop pressant, il arrive que la tristesse se lève au cœur de l'homme : c'est la victoire du rocher, c'est le rocher lui même. Ce sont nos nuits de Gethsémani. Mais les vérités écrasantes périssent d'être reconnues. Ainsi, Œdipe obéit d'abord au destin sans le savoir. A partir du moment où il sait, sa tragédie commence. Mais dans le même instant, aveugle et désespéré, il reconnaît que le seul lien qui le rattache au monde, c'est la main fraîche d'une jeune fille. Une parole démesurée retentit alors : « Malgré tant d'épreuves, mon âge avancé et la grandeur de mon âme me font juger que tout est bien. » L'Œdipe de Sophocle, comme le Kirilov de Dostoïevsky, donne ainsi la formule de la victoire absurde. La sagesse antique rejoint l'héroïsme moderne.

On ne découvre pas l'absurde sans être tenté d'écrire quelque manuel du bonheur. « Eh ! quoi, par des voies si étroites... ? » Mais il n'y a qu'un monde. Le bonheur et l'absurde sont deux fils de la même terre. Ils sont inséparables. L'erreur serait de dire que le bonheur naît forcément de la découverte absurde. Il arrive aussi bien que le sentiment de l'absurde naisse du bonheur. « Je juge que tout est bien », dit Œdipe, et cette parole est sacrée. Elle retentit dans l'univers farouche et limité de l'homme. Elle enseigne que tout n'est pas, n'a pas été épuisé. Elle chasse de ce monde un dieu qui y était entré avec l'insatisfaction et le goût des douleurs inutiles. Elle fait du destin une affaire d'homme, qui doit être réglée entre les hommes.

Toute la joie silencieuse de Sisyphe est là. Son destin lui appartient. Son rocher est sa chose. De même, l'homme absurde, quand il contemple son tourment, fait taire toutes les idoles. Dans l'univers soudain rendu à son silence, les mille petites voix émerveillées de la terre s'élèvent. Appels inconscients et secrets, invitations de tous les visages, ils sont l'envers nécessaire et le prix de la victoire. Il n'y a pas de soleil sans ombre, et il faut connaître la nuit.

L'homme absurde dit oui et son effort n'aura plus de cesse. S'il y a un destin personnel, il n'y a point de destinée supérieure ou du moins il n'en est qu'une dont il juge qu'elle est fatale et méprisable. Pour le reste, il se sait le maître de ses jours. A cet instant subtil où l'homme se retourne sur sa vie, Sisyphe, revenant vers son rocher, contemple cette suite d'actions sans lien qui devient son destin, créé par lui, uni sous le regard de sa mémoire et bientôt scellé par sa mort. Ainsi, persuadé de l'origine tout humaine de tout ce qui est humain, aveugle qui désire voir et qui sait que la nuit n'a pas de fin, il est toujours en marche. Le rocher roule encore.

Je laisse Sisyphe au bas de la montagne ! On retrouve toujours son fardeau. Mais Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers. Lui aussi juge que tout est bien. Cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile ni fertile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul, forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux.


Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, 1942.

Ex---trait 3

" On enleva aux revendications sociales du prolétariat leur pointe révolutionnaire et on leur donna une tournure démocratique. On enleva aux revendications démocratiques de la petite-bourgeoisie leur forme purement politique et on fit ressortir leur pointe socialiste. C'est ainsi que fut créée la social-démocratie. [...] Le caractère propre de la social-démocratie se résumait en ce qu'elle réclamait des institutions républicaines démocratiques comme moyen, non pas de supprimer les deux extrêmes, le capital et le salariat, mais d'atténuer leur antagonisme et de le transformer en harmonie. "


Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, 1869

Ex!!!trait 2

L'Héautontimorouménos

Je te frapperai sans colère
Et sans haine, comme un boucher,
Comme Moïse le rocher !
Et je ferai de ta paupière,

Pour abreuver mon Sahara,
Jaillir les eaux de la souffrance.
Mon désir gonflé d'espérance
Sur tes pleurs salés nagera

Comme un vaisseau qui prend le large,
Et dans mon coeur qu'ils soûleront
Tes chers sanglots retentiront
Comme un tambour qui bat la charge !

Ne suis-je pas un faux accord
Dans la divine symphonie,
Grâce à la vorace Ironie
Qui me secoue et qui me mord ?

Elle est dans ma voix, la criarde !
C'est tout mon sang, ce poison noir !
Je suis le sinistre miroir
Où la mégère se regarde.

Je suis la plaie et le couteau !
Je suis le soufflet et la joue !
Je suis les membres et la roue,
Et la victime et le bourreau !

Je suis de mon coeur le vampire,
- Un de ces grands abandonnés
Au rire éternel condamnés,
Et qui ne peuvent plus sourire


Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal - Spleen et Idéal, 1857

Ex---trait 3

" L'isolement radical [...] peut se produire aussi dans les conditions de la société de masse ou de l'hystérie des foules où nous voyons les gens se comporter tous soudain en membres d'une immense famille, chacun multipliant et prolongeant la perspective de son voisin. Dans [ce] cas, les hommes deviennent entièrement privés : ils sont privés de voir et d'entendre autrui, comme d'être vus et entendus par autrui. Ils sont tous prisonniers de la subjectivité de leur propre expérience singulière, qui ne cesse pas d'être singulière quand on la multiplie indéfiniement. Le monde commun prend fin lorsqu'on ne le voit que sous un seul aspect, lorsqu'il n'a le droit de se présenter que dans une seule perspective. "

Hannah Arendt, Condition de l'homme moderne, "Le domaine public et le domaine privé", 1958

Définition de la langue française

THERAMENE [à Thésée, père d'Hippolyte]

A peine nous sortions des portes de Trézène,
Il était sur son char ; ses gardes affligés
Imitaient son silence, autour de lui rangés ;
Il suivait tout pensif le chemin de Mycènes ;
Sa main sur les chevaux laissait flotter les rênes ;
Ses superbes coursiers, qu'on voyait autrefois
Pleins d'une ardeur si noble obéir à sa voix,
L'oeil morne maintenant, et la tête baissée,
Semblaient se conformer à sa triste pensée.
Un effroyable cri, sorti du fond des flots,
Des airs en ce moment a troublé le repos ;
Et, du sein de la terre, une voix formidable
Répond en gémissant à ce cri redoutable.
Jusqu'au fond de nos coeurs notre sang s'est glacé ;
Des coursiers attentifs le crin s'est hérissé.
Cependant, sur le dos de la plaine liquide,
S'élève à gros bouillons une montagne humide ;
L'onde approche, se brise, et vomit à nos yeux,
Parmi les flots d'écume, un monstre furieux.
Son front large est armé de cornes menaçantes ;
Tout son corps est couvert d'écailles jaunissantes ;
Indomptable taureau, dragon impétueux,
Sa croupe se recourbe en replis tortueux ;
Ses longs mugissements font trembler le rivage.
Le ciel avec horreur voit ce monstre sauvage ;
La terre s'en émeut, l'air en est infecté ;
Le flot qui l'apporta recule épouvante.
Tout fuit ; et, sans s'armer d'un courage d'un courage inutile,
Dans le temple voisin chacun cherche un asile.
Hippolyte lui seul, digne fils d'un héros,
Arrête ses coursiers, saisit ses javelots,
Pousse au monstre, et d'un dard lancé d'une main sûre,
Il lui fait dans le flanc une large blessure.
De rage et de douleur le monstre bondissant
Vient au pied des chevaux tomber en mugissant,
Se roule, et leur présente une gueule enflammée
Qui les couvre de feu, de sang et de fumée.
La frayeur les emporte ; et, sourds à cette fois,
Ils ne connaissent plus ni le frein ni la voix ;
En efforts impuissants leur maître se consume,
Ils rougissent le mors d'une sanglante écume.
On dit qu'on a même vu, en ce désordre affreux,
Un dieu qui d'aiguillons pressait le flanc poudreux.
A travers les rochers la peur les précipite ;
L'essieu crie et se rompt : l'intrépide Hippolyte
Voit voler en éclats tout son char fracassé ;
Dans les rênes lui-même, il tombe embarrassé.
Excusez ma douleur : cette image cruelle
Sera pour moi de pleurs une source éternelle.
J'ai vu, seigneur, j'ai vu votre malheureux fils
Traîné par les chevaux que sa main a nourris.
Il veut les rappeler, et sa voix les effraie ;
Ils courent : tout son corps n'est bientôt qu'une plaie.
De nos cris douloureux la plaine retentit.
Leur fougue impétueuse enfin se ralentit :
Ils s'arrêtent non loin de ces tombeaux antiques
Où des rois ses aïeux sont les froides reliques.


Jean Racine, Phèdre, 1677, Acte V Scène 6, v. 1498 à 1554

Ex---trait 2

[A propos du "problème des banlieues" et de l'insécurité]

" On peut ainsi comprendre le caractère paradigme du "problème des banlieues" par rapport à la thématique actuelle de l'insécurité. Les "quartiers sensibles" cumulent les principaux facteurs d'insécurisation : forts taux de chômage, d'emplois précaires et d'activités marginales, habitat dégradé, urbanisme sans âme, promiscuité entre groupes d'origine ethnique différente, présence permanente de jeunes désoeuvrés qui paraissent exhiber leur inutilité sociale, visibilité de pratiques délinquantes liées au trafic de drogues et aux recels, fréquence des "incivilités", des moments de tension et d'agitation et des conflits avec les "forces de l'ordre", etc. L'insécurité sociale et l'insécurité civile se recoupent ici et s'entretiennent l'un l'autre. Mais sur la base de ces constats qui n'ont rien d'idyllique, la diabolisation de la question des banlieues, et particulièrement la stigmatisation des jeunes de banlieues à laquelle on assiste aujourd'hui, relève d'un processus de déplacement de la conflictualité sociale qui pourrait bien représenter une donnée permanente de la problématique de l'insécurité. La mise en scène de la situation des banlieues comme abcès de fixation de l'insécurité à laquelle collaborent le pouvoir politique, les médias, et une large part de l'opinion, c'est en quelque sorte le retour des classes dangereuses, c'est-à-dire la cristallisation sur des groupes particuliers, situés aux marges, de tout ce que la société porte de menaces. [...]
Le drame de ces situations, c'est que les condamnations morales peuvent toujours être au moins partiellement vérifiées par des faits : vivre dans ces conditions ne prédispose pas à l'angélisme et l'insécurité, non seulement sociale mais aussi civile, est effectivement plus élevée en banlieues qu'ailleurs. Néanmoins, le raccourci est saisissant. Faire de quelques dizaines de milliers de jeunes souvent plus paumés que méchants le noyau de la question sociale devenue la question de l'insécurité qui menaceraient les fondements de l'ordre républicain, c'est opérer une condensation extraordinaire de la problématique globale de l'insécurité. Il est vrai que ces stratégies présentent certains avantages. Elles évitent de devoir prendre en compte l'ensemble des facteurs qui sont à l'origine du sentiment d'insécurité et qui relève au moins autant de l'insécurité sociale que de la délinquance. Elles permettent aussi de mobiliser une batterie de moyens qui, s'ils de sont pas toujours efficaces, sont du moins disponibles avec leur mode d'emploi. La répression des délits, la punition des coupables, la poursuite de la "tolérance zéro", quitte à devoir augmenter le nombre des juges et des policiers, sont certes des courts-circuits simplificateurs par rapport à la complexité de l'ensemble des problèmes que pose l'insécurité. Mais ces stratégies, surtout si elles sont bien mises en scène et poursuivies avec détermination, ont au moins le mérite de montrer que l'on fait quelque chose (on n'est pas laxiste) sans avoir à prendre en charge des questions autrement plus délicates, telles que par exemple le chômage, les inégalités sociales, le racisme, quii sont aussi à l'origine du sentiment d'insécurité. Ce peut être politiquement payant à cours terme, mais on peut douter qu'il s'agisse d'une réponse suffisante à la question "qu'est-ce qu'être protégé ?".
Au-delà même de la question des banlieues et des problèmes de la délinquance, on assite bien à un glissement de l'Etat social vers un Etat sécuritaire qui prône et met en oeuvre le retour à la loi et à l'ordre, comme si la puissance publique se mobilisait essentiellement autour de l'exercice de l'autorité. La question de l'insécurité civile pose des problèmes fondamentaux, et il est du devoir de l'Etat de les affronter. (Il est autant plus légitime de combattre cette insécurité que ceux qui la subissent sont le plus souvent les habitants de ces quartiers qui vivent également dans l'insécurité sociale.) "


Robert Castel, L'insécurité sociale, 2003

Ex!!!trait

Enivrez-vous

" Il faut être toujours ivre. Tout est là : c'est l'unique question. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.

Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.

Et si quelquefois, sur les marches d'un palais, sur l'herbe verte d'un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l'ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l'étoile, à l'oiseau, à l'horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est et le vent, la vague, l'étoile, l'oiseau, l'horloge, vous répondront : "Il est l'heure de s'enivrer ! Pour n'être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous; enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. "


Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris, Enivrez-vous, 1862

Définition de la modernité

A une passante

La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d'une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l'ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son œil, ciel livide où germe l'ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair... Puis la nuit ! - Fugitive beauté
Dont le regard m'a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l'éternité ?

Ailleurs, bien loin d'ici ! Trop tard ! Jamais peut-être !
Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais !


Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Tableaux Parisiens, 1861

Ex???trait

" A good glass in the bishop's hostel in the devil's seat - forty-one degrees and thirteen minutes - northeast and by north - main branch seventh limb east side - shoot from the left eye of the death's-head - a bee-line from the tree through the shot fifty feet out. "


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Lasker - Thomas, Londres, 1921

1. d4 f5 2. Cf3 e6 3. Cc3 Cf6 4. Fg5 Fe7 5. Fxf6 Fxf6 6. e4 fxe4 7. Cxe4 b6? 8. Fd3 Fb7 9. Ce5! 0-0 10. Dh5! De7? 11. Dxh7+!! Rxh7 12. Cxf6+ Rh6 13. Ceg4+ Rg5 14. h4+ Rf4 15. g3+ Rf3 16. Fe2+ Rg2 17. Th2+ Rg1 18. 0-0-0 mat.

08 février 2006

Ex---trait

" Was dazu reizt, auf alle Philosophen halb misstrauisch, halb spöttisch zu blicken, ist nicht, dass man wieder und wieder dahinter kommt, wie unschuldig sie sind - wie oft und wie leicht sie sich vergreifen und verirren, kurz ihre Kinderei und Kindlichkeit - sondern dass es bei ihnen nicht redlich genug zugeht: während sie allesammt einen grossen und tugendhaften Lärm machen, sobald das Problem der Wahrhaftigkeit auch nur von ferne angerührt wird. Sie stellen sich sämmtlich, als ob sie ihre eigentlichen Meinungen durch die Selbstentwicklung einer kalten, reinen, göttlich unbekümmerten Dialektik entdeckt und erreicht hätten (zum Unterschiede von den Mystikern jeden Rangs, die ehrlicher als sie und tölpelhafter sind - diese reden von "Inspiration" -) : während im Grunde ein vorweggenommener Satz, ein Einfall, eine "Eingebung", zumeist ein abstrakt gemachter und durchgesiebter Herzenswunsch von ihnen mit hinterher gesuchten Gründen vertheidigt wird: - sie sind allesammt Advokaten, welche es nicht heissen wollen, und zwar zumeist sogar verschmitzte Fürsprecher ihrer Vorurtheile, die sie Wahrheiten" taufen - und sehr ferne von der Tapferkeit des Gewissens, das sich dies, eben dies eingesteht, sehr ferne von dem guten Geschmack der Tapferkeit, welche dies auch zu verstehen giebt, sei es um einen Feind oder Freund zu warnen, sei es aus Uebermuth und um ihrer selbst zu spotten. Die ebenso steife als sittsame Tartüfferie des alten Kant, mit der er uns auf die dialektischen Schleichwege lockt, welche zu seinem "kategorischen Imperativ" führen, richtiger verführen - dies Schauspiel macht uns Verwöhnte lächeln, die wir keine kleine Belustigung darin finden, den feinen Tücken alter Moralisten und Moralprediger auf die Finger zu sehn. Oder gar jener Hocuspocus von mathematischer Form, mit der Spinoza seine Philosophie - "die Liebe zu seiner Weisheit" zuletzt, das Wort richtig und billig ausgelegt - wie in Erz panzerte und maskirte, um damit von vornherein den Muth des Angreifenden einzuschüchtern, der auf diese unüberwindliche Jungfrau und Pallas Athene den Blick zu werfen wagen würde: - wie viel eigne Schüchternheit und Angreifbarkeit verräth diese Maskerade eines einsiedlerischen Kranken! "

" Qu’est-ce qui nous pousse à considérer tous les philosophes d’un œil à demi méfiant, à demi ironique ? Ce n’est pas leur innocence, bien qu’elle transparaisse à tout moment, les erreurs dans lesquelles ils tombent et se fourvoient si fréquemment et si vite, en un mot leurs enfantillages et leur puérilité, — c’est leur manque de probité lorsque, tous en chœur, ils élèvent une grande clameur vertueuse pour peu que l’on touche, même indirectement, au problème de la sincérité. Ils se donnent tous pour des gens qui se seraient haussés jusqu’à leurs opinions propres par l’exercice spontané d’une dialectique froide, pure et divinement sereine (à l’inverse des mystiques de tout ordre, qui sont plus honnêtes et plus grossiers, et parlent de leur " inspiration ") alors qu’ils ne font que défendre, avec des arguments découverts après coup, quelque thèse arbitraire, quelque idée gratuite, une " intuition " quelconque, ou encore, le plus souvent, quelque vœu de leur cœur, qu’ils ont fait passer préalablement au crible de l’abstraction. Ce sont tous des avocats sans le savoir, et par surcroît des avocats de leurs préjugés, qu’ils baptisent " vérités "; ils sont très éloignés de ce courage de la conscience qui s’avoue ce qu’il en est, très éloignés de ce bon goût du courage qui donne à comprendre ce qu’il en est, soit pour prévenir un ami ou un ennemi, soit par générosité et pour se moquer de soi. La raide et vertueuse tartuferie avec laquelle le vieux Kant nous entraîne dans les méandres de la dialectique, pour nous amener, ou plutôt nous égarer, jusque devant son " impératif catégorique ", ce spectacle nous fait sourire, nous qui sommes pourtant difficiles, et nous n’éprouvons pas un mince plaisir à démasquer les fines ruses des vieux moralistes et faiseurs de sermons. Et que penser de ce charlatanisme de forme mathématique, sous lequel Spinoza cuirasse et masque sa philosophie — " l’amour de sa propre sagesse ", en définitive, si l’on interprète correctement le mot —, afin de glacer d’avance le téméraire qui oserait lever les yeux sur cette vierge inaccessible, cette Pallas Athênê [déesse de la guerre et de la raison] ? Que de timidité, que de vulnérabilité ne trahit-elle pas, cette mascarade d’un anachorète mal portant... "

Nietzsche, Jenseits von Gut und Böse

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